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21 octobre 2009 3 21 /10 /octobre /2009 19:07

  
   
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«Eux» et moi


Automne 2001. Tapie au fond de mon lit, je passais le plus clair de mon temps dans le noir, les yeux rivés au petit écran jusque tard dans la nuit. J'attendais, terrifiée, la mort qui venait de pénétrer dans l'antichambre de ma minuscule habitation, d'ailleurs déjà rigoureusement vidée de tout son superflu (au fait, qu'emporte-t-on avec soi dans l'autre monde?)... Le cancer progressait, lentement mais sûrement; mon mélanome, malin comme il était, voulait ma peau, et je n'imaginais pas pouvoir lui tenir tête.


C'est fou ce que je me sentais proche d'«eux», au milieu de tout ce noir qui les habillait et qui nous entourait. Tout ce noir de la nuit - mon royaume de prédilection - et de la vie souterraine que j'avais tant aimé et recherché dans ma vie; tout ce noir qui m'accueillerait dans le trou où l'on m'enverrait. Je broyais du noir et, comme «eux», je sortais de chez moi avec des lunettes noires. Dieu, quelle classe et quel look d'enfer ils avaient mes deux héros! Leur élégance et leur façon de porter le noir me fascinait. Je me regardais dans la glace, pleurant le temps où je leur ressemblais un peu. Élancée, effrontée, attirante, sûre de moi...

Jusqu'au jour où, grâce à «eux», tellement imprégnée d'«eux», je décidai de me reprendre en main...


Je me sentais bien dans ce monde obscur et parallèle, mi-réel et mi-artificiel, dans cette ambiance de gris, de pénombre et de lumières tamisées, dans cette brume, ce brouillard, ce froid ou cette neige qui très souvent servaient de décor aux épisodes. J'y étais dans mon élément. Les âneries, les chicaneries, la monotonie de «la vraie vie», l'hypocrisie du monde «politico-médiatico correct», la laideur, la vulgarité et la trivialité n'y avaient pas leur place. Même dans les scènes les plus violentes - mais le sont-elles vraiment? - la pudeur restait de mise, les limites du bon goût et de la décence n'étaient jamais dépassées, l'horreur s'arrêtant juste avant que le spectateur sensible n'ait le réflexe de détourner la tête ou que le dégoût ne l'envahisse.


Mis à part le charisme exceptionnel des personnages et une trame de fond qui pourrait s'inscrire au palmarès mondial des grandes amours impossibles, la série explorait des territoires peu connus du grand public, elle était riche en découvertes technologiques et en originalité, elle osait percer des secrets militaires sans jamais les dévoiler complètement. Elle faisait penser à une partie d'échec de très haut niveau.

J'étais subjuguée par la beauté hors du commun de tous ces visages, par tous ces gens en noir que l'on ne rencontre jamais dans la rue ni même dans la vie, par cette savante combinaison de voix graves, chaudes, fermes et doucereuses, par le ton indéfinissable sur lequel étaient données les répliques, par cette bande sonore et cette musique époustouflante qui me prenait jusqu'aux entrailles. L'ensemble était digne d'un spectacle de son et lumière au fond d'une grotte lunaire!


Pendant des mois, je vécus totalement imbibée d'«eux». Les jours et les années eurent beau se succéder, rien ni personne ne parvint jamais à me tenir complètement éloignée d'«eux». Un plongeon plus ou moins régulier au sein de la Section One m'était nécessaire et salutaire... question d'oublier le poids de la routine ou les effets dévastateurs de la bêtise humaine... Prendre un bain de fantastique, de génie et d'intelligence, reprendre des forces en allant puiser dans celle des autres, voilà une recette de cuisine intérieure qui s'est avérée infaillible jusqu'à présent.


Quel temps faisait-il dehors? Quelle importance voyons! «Eux» et moi vivions en sous-sol, hors du temps et indifférents à toutes ces banalités du monde extérieur. Ni la chaleur ni la froideur des gens ou du climat ne nous atteignaient plus.


«Eux», moi... Nous étions prisonniers d'un même sort: la mort nous épiait. Elle était partout: sur le terrain, à chaque pas, à chaque tournant, à chaque mission, derrière chaque cloison. Elle s'était glissée dans mon corps et avait pris possession de mon esprit. Mon sommeil était rempli de cauchemars, de crises de panique, de réveils en sursaut. Et «leurs» nuits ne devaient guère être plus reposantes que les miennes... Nous empruntions des passages différents, mais le tunnel de sortie était le même.

La maîtrise des émotions était devenue notre unique bouée de sauvetage, nous avions perdu la notion du rire, du plaisir, du bonheur, du goût de vivre et des projets d'avenir. Nous vivions au jour le jour et, pour tout capital, il ne nous restait que l'instinct de survie et le sens des derniers devoirs à accomplir. Parfaitement intégrée et plongée dans l'atmosphère électrisante de la Section One, je faisais corps avec eux.


«Eux» luttaient de toutes leurs forces pour déjouer les pièges et rester en vie. Moi je me laissais aller. Je n'avais aucune raison de m'accrocher, je n'avais plus d'envies, plus de désirs, plus de rêves, plus rien à réaliser. Je n'avais plus grand chose à perdre en dehors des quelques objets et photos-souvenirs qui me tenaient à coeur.


«ILS» étaient jeunes, beaux, forts, irrésistibles et s'étaient laissé rattraper par l'amour. Moi, j'étais arrivée - amoindrie par les séquelles de mes opérations - au bout de mes espérances. Pour moi, les dés étaient jetés depuis longtemps: personne ne me pleurerait, je n'avais plus personne à pleurer. «Qui bouffe seul, crève seul». Ainsi soit-il! Cinquante-deux ans de solitude, de vie sans tendresse, sans amour, sans famille, sans but, sans personne, ça ne se rattrape plus.

Drôle de galaxie que la «leur», drôle de vie que la mienne... Tandis qu'«ILS» dressaient des plans pour regagner leur liberté, moi je dressais le triste bilan de mon existence...


Je m'étais, tant bien que mal, blindée contre la souffrance, et les leurs me faisaient réfléchir. Je m'interrogeais sur les limites du «Seuil de douleur» (Saison 3/Episode 12 - «Threshold of Pain») humainement supportable. Comment pouvaient-ils, «eux», résister à tout ce qu'on leur faisait subir là-bas? Le commun des mortels pouvait-il endurer de tels supplices sans se droguer ou devenir complètement fou?


J'enviais tous ces personnages qui semblaient ne jamais connaître la peur, la faiblesse et la fragilité; j'admirais ces agents recrutés de force qui triomphaient de tout, qui parvenaient à contrôler leurs pulsions et à toujours se ressaisir face aux épreuves, aux humiliations, aux pressions destructives ou aux cruautés les plus insoutenables... alors que moi-même, j'expérimentais ce sentiment nouveau, terrifiant et indescriptible qui, encore aujourd'hui, rien qu'à y penser et à l'idée de devoir le revivre un jour, me prend aux tripes et me glace d'effroi: LA PEUR!

Cette peur cauchemardesque de la douleur, de la dépendance - dépendance à la morphine et dépendance tout court -, du passage à la mort, du vide et du trou noir qui m'engloutirait. Ou, peut-être, qui sait, de l'au-delà et du jugement qui nous attend... La peur d'une éventuelle réincarnation aussi: peur de n'avoir, une fois arrivée «là-haut», comme dans la vie, pas trop le choix non plus. Peur d'être renvoyée sur terre sous prétexte qu'il me resterait encore «des fautes à expier»... La mort nous délivre-t-elle réellement de toute souffrance?

Bref, en l'absence d'un bon film, je me faisais mon propre cinéma, et tous les scénarios étaient envisageables. Courageusement, je refusais encore tout anti-dépresseur. À la souffrance morale, j'étais tellement habituée... Seule la souffrance physique m'épouvantait, mais nous n'en étions pas encore là...


«Eux», moi... Nous étions à la fois si proches et si différents. Nous étions seuls face à notre douleur et aux injustices qui nous accablaient; nous étions tous orphelins, tous apatrides, tous condamnés. Notre seul point de repère était le milieu dans lequel nous vivions. L'isolement était devenu mon meilleur refuge, et pouvoir partager leur vie et leur solitude me donnait de la force.

De toute évidence, si la maladie me rongeait et me détruisait, imperceptiblement, Michael et Nikita travaillaient déjà à me reconstruire... En cette période de ma vie où seule la peur dominait hantant mes jours et mes nuits, en ces moments où plus rien n'avait de sens ni d'importance et où je n'avais plus de soucis à me faire pour l'avenir, le destin frappait à nouveau à ma porte! Car, sans ces mois d'incapacité de travail, mon chemin n'aurait jamais croisé celui de Michael Samuelle; en effet, sans la maladie, je n'aurais jamais allumé mon téléviseur à une heure aussi tardive. Et, n'ayant jamais été ni cinéphile, ni fan de séries,
Roy Dupuis serait toujours pour moi un illustre inconnu.

Sans cette mise en quarantaine volontaire, je n'aurais jamais subi de plein fouet l'influence de la Section One... Et je ne serais certainement pas ici, à écrire, neuf ans plus tard...



 © Michèle Brunel  (Cet article est légalement protégé par   

Toute reproduction d'un quelconque article de ce blog est strictement interdite.

 

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commentaires

Oversight 23/07/2010 01:43


Faut en faire un livre de tout ça ! Une telle passion ne peut rester sans accomplissement !


Michèle 23/07/2010 13:31



Oui, c'est bien mon intention. C'est pour cela que tout est légalement protégé par droits d'auteur . Mais encore
faut-il que la vie m'en laisse le temps... Amicalement.



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  • : La Femme Nikita, chef-d'oeuvre inachevé
  • La Femme Nikita, chef-d'oeuvre inachevé
  • : Le seul site en français entièrement consacré à la télé-série La Femme Nikita (1997-2001). Avec Roy Dupuis et Peta Wilson. En hommage au génie, au raffinement et au talent de tous ceux qui ont su inventer, réaliser, produire et interpréter cette exceptionnelle et inoubliable série. Petit clin d'oeil particulier aussi (et surtout) à cet acteur québécois qui a miraculeusement débarqué dans ma vie au bon moment...
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