Partager l'article ! «La Femme Nikita»: inachevée, mais plus vivante que jamais!: DARKNESS VISIBLE - S2/E8 La ...
La Femme Nikita: chef-d'oeuvre inachevé
Si vous cherchez une oeuvre cinématographiquement, artistiquement et
musicalement parlant puissante, si vous aimez vous déconnecter de la réalité et sortir des sentiers battus, si le physiquement beau et le métaphysiquement profond exacerbe votre sensibilité,
alors, je vous invite à me suivre...
Sidérée par le peu de place et de résonnance que l'Europe a accordé à cette série
d'avant-garde aussi fascinante qu'intelligente que tout le monde semblait avoir déjà oubliée et qui, dans les classements, se retrouvait mise de côté comme si ça ne valait même plus la peine
d'en parler, j'ai décidé de la remettre à l'honneur et de vanter haut et fort les mérites qui lui reviennent de droit.
Car, s'il y a une fiction qui aurait dû battre tous les records d'audience et
se voir attribuer les meilleurs prix, c'est bien La Femme Nikita! Considérée alors comme «violente» (estimation,
de nos jours, complètement dépassée et sur laquelle je reviendrai par la suite), elle ne fut diffusée qu'après minuit, ce qui limita fortement son public et la priva d'une frénésie qui avait
pourtant déjà gagné l'ensemble de la planète.
Placée sous le signe du danger, de la beauté et de la clandestinité,
La Femme Nikita est bien plus qu'une simple série. Son analyse, tant sur le fond que sur la forme, a de quoi remplir un
livre entier. Ce qui a d'ailleurs déjà été fait en anglais, au travers de «Inside Section One» (par Christopher Heyn - http://www.povpress.com/ - un ouvrage sorti à l'automne 2006, mais auquel par manque de temps et de maîtrise suffisante de la langue je
n'ai malheureusement pas encore pu m'attaquer).
Et je puis vous assurer qu'avec une telle combinaison d'arts et de talents, établir un
classement par ordre de grandeur de ses qualités n'est pas chose facile. Le secret de sa réussite ne se limite pas à un ou deux éléments: la série a rassemblé une telle armada de «forces
spéciales» tant sur ses champs de bataille qu'au moment de sa construction qu'il aurait fallu pouvoir les aligner toutes au premier rang. À regret, je dois cependant me résigner à les énumérer
l'une à la suite de l'autre.
1. «La
force des personnages»
Une série est avant toute chose un groupe de personnes qui vont nous tenir compagnie
pendant des dizaines d'heures, voire même des années. Inutile donc de nier l'impact que les comédiens peuvent avoir sur nous: la valeur de l'artiste est essentielle, son charisme primordial et sa
beauté un grand plus considérable. Un concept que les créateurs de La Femme Nikita avaient bien assimilé: ils
ont su travailler leurs personnages à fond sans pour autant sombrer dans la caricature, la folie ou l'irréalisme des thrillers psychologiques. Et, avec en guise de pilier central, ce clan de
six figures aussi marquantes qu'attachantes qu'ils fouilleront jusqu'au plus profond de leurs pensées, de leur amertume et de leur capacité de résistance, ils ont réellement fait
«bingo»!
«On peut sans contredit expliquer le succès de la télésérie Nikita par la force
de ses personnages» (Raymond Pelletier - Article du Magazine 7 Jours N° 43 du 28 août 1999)
Une citation avec laquelle, de toute évidence, on ne peut qu'être d'accord. Et à laquelle
je rajouterais: par la force «des physionomies», «des regards» et «des personnalités» des acteurs interprétant les différents personnages, chacun d'eux témoignant d'un type ou d'un éclat très
particulier; mais aussi, par la judicieuse «sélection» et «association» de ceux-ci.
Des personnages tellement forts qu'on a un mal fou à s'en détacher; tellement proches qu'on
aurait envie de leur parler, de les toucher, de leur prendre la tête entre nos mains. Des personnages tellement intenses qu'on vit chaque fin d'épisode comme une cruelle séparation. Des
personnages tellement isolés dans leur tour d'ivoire qu'on aurait envie de leur crier: «courage, on est là, on vous aime!»... Des personnages tellement torturés et à qui aucune voie d'issue n'est
permise qu'on voudrait pouvoir les soulager et les libérer. Des personnages qui ont développé de tels mécanismes d'autoprotection, qui ont atteint un tel niveau à la fois d'assurance et de
résignation qu'on finit par les envier. Des personnages de proue qui «s'emboîtent» tellement bien l'un dans l'autre que l'absence de l'un d'eux dans un épisode crée aussitôt un vide. Des
personnages qui, bon gré, mal gré, forment une famille dont les membres ne sont unis que pour le pire, mais à laquelle, finalement, on serait presque fier
d'appartenir.
Des personnages tellement beaux que, des années après, certains en rêvent encore...
2. «La force du son et de l'image» ... qui prend ici une ampleur inhabituelle.
Ou plutôt, une gestion du son et de l'image exceptionnelle. Car, même si on ne prend pas
toujours immédiatement conscience de l'effet magique et de l'influence énorme qu'elle exerce sur nous, La Femme Nikita se démarque également et principalement par la force et la beauté de la musique qui l'accompagne.
Un fond musical époustouflant et quasi ininterrompu qui nous berce du début jusqu'à la fin,
qui vient «répondre» aux questions qu'on se pose, qui souligne chaque tableau, chaque situation, chaque conversation d'une façon absolument remarquable. Une musique qui, même en plein coeur de
l'action, prend souvent le pas sur les dialogues, couvre le bruit des armes à feu ou comble les silences de manière plus qu'éloquente. Une musique d'ambiance qui apaise les sens ou au contraire
ouvre la porte au suspense. Un générique et une bande sonore aussi pénétrants que les innombrables «face to face» et les vertigineux jeux de regards qui font de cette série un chef-d'oeuvre non
seulement musical mais également cinématographique. Une musique surprenante d'efficacité, étonnamment chantante, vibrante et entraînante qui ne vous lâche pas d'un pas. Une musique qui est
l'oeuvre d'un compositeur de génie et dont le balancement régulier entre animation et lenteur, entre ardeur et douceur fait rapidement oublier la violence des thèmes
abordés.
Et si la splendeur et la continuité de cette musique vous avaient échappé, il n'est jamais
trop tard pour vous rattraper: fermez les yeux et écoutez...
Viennent ensuite «les gros plans», une autre des principales caractéristiques de la série:
une caméra souvent et longtemps braquée sur des paires d'yeux magnifiques, sur des visages qui rivalisent de charme, de photogénie, de perfection ou de singularité et qui monopolisent l'écran. Un
objectif qui scrute inexorablement chaque ride, chaque cerne, chaque grain de peau, chaque fissure des lèvres, chaque battement de cils, chaque perle... de larme ou de sueur. Un zoom qui, tel un
prédateur à l'affût, fixe chaque prouesse ou raté artistique, guette l'ombre d'une variation, d'une contraction musculaire ou d'une fluctuation de l'âme. Une sorte de «visite prolongée» dans les
abysses de l'expression et dans la quintessence du talent. Un procédé audacieux qui confère aux personnages une emprise inouïe sur le spectateur et que seuls de très grands acteurs pouvaient
soutenir avec pareille insistance. Rien ne leur est épargné: la moindre pensée, le moindre réflexe ou calcul mental, la moindre transition d'un sentiment à l'autre, d'un changement
d'humeur, sont décryptés, capturés, et transposés en bravoure artistique.
3. «La
force du mystère et des non-dits»
... est, indéniablement et à égalité avec les précédentes, une autre des locomotives de la série.Tout enrober de silence et de mystère, garder le secret sur tout et
faire planer le doute sur tout le monde, voilà une recette qui fonctionne à merveille! Et, dans La Femme Nikita,
tout a été mis en oeuvre pour entretenir ce genre d'ambiance.
Dans ce centre de contre-espionnage interne qu'est la Section One, on vit
perpétuellement dans le mensonge et dans le secret. Tout se fait en cachette, rien n'y est jamais complètement blanc ou noir, rien n'est jamais tout à fait vrai ou faux; «la maison» recèle
quantité de niveaux inaccessibles, tout y est chiffré et indécodable, tout ce qui s'y dit ou s'y fait a une saveur de cadeau empoisonné. L'inconnu, le flou et l'ambiguïté s'insinuent partout et
jouent avec nos sentiments.
Chacun y vit dans son propre bunker, les échanges se font en aparté (quand ils ne prennent
pas des allures de conciliabule) et l'énigme qui entoure la vie des personnages est soigneusement préservée. On ne peut que deviner, imaginer, supposer, pressentir, soupçonner... mais jamais
juger! Leur passé ou les explications à leur comportement ne sont dévoilés qu'au compte-gouttes et toutes les précautions sont prises pour brouiller les pistes à qui tenterait de remonter à la
source de ses problèmes.
À la Section One, il n'y a pas de fenêtres: elle est située à 150 mètres sous
terre. Elle doit refléter le sérieux, à la limite de l'austérité, d'un poste de commandement militaire. Le milieu ambiant baigne donc toujours dans une sorte de grisaille et de froideur:
métal, lumières artificielles, architecture ultramoderne réduite à l'essentiel et écrans partout. À lui donner de la couleur, ce seront les personnages; à l'illuminer et à tenter de l'humaniser,
ce sera Nikita!
Même à l'extérieur, les scènes sont le plus souvent tournées dans la pénombre ou par temps
hivernal, tout comme des lieux isolés, désertés ou souterrains servent généralement de décor. Brouillard, brume, neige, pluie, nuages, caves, tunnels, parkings et galeries en sous-sol, usines et
entrepôts désaffectés, boîtes de nuit contribuent largement à renforcer ce ton quelque peu lunaire et ténébreux chargé de mystère qu'on voulait lui apporter. Dans La Femme Nikita, le dépaysement est total: n'y cherchez pas un quelconque rapprochement avec la vie de tous les jours. Le voyage que
cette série vous fera entreprendre ne ressemble à aucun autre: il sera nocturne, planétaire, cérébral et intérieur...
Mais si elle est principalement basée sur des êtres taciturnes, des lieux obscurs et des secrets bien gardés, elle repose également sur tout ce qui peut venir alimenter «les non-dits».
Car, dans les dédales de la Section One, en dehors des exigences de travail, le
silence est d'or. On y parle le moins possible, on répond le moins explicitement possible aux questions et, si l'on peut, on s'applique à semer le doute dans les esprits: à chacun de se
débrouiller et de tirer ses conclusions. Et, si réponse il y a, elle sera de préférence donnée de manière voilée, subversive ou évasive: gare à trahir le véritable fond de sa pensée! Ici, tout le
monde bluffe, joue double-jeu, fait semblant de... Chaque dialogue, colloque ou conversation est aromatisé de ruse, de sous-entendus, de faux-fuyants, de contrevérités, d'aveux suivis de
désaveux, de promesses non tenues, de coups bas, de fausses accusations ou de preuves falsifiées. La duplicité et la tromperie sont partout et à tout il y a une double lecture: chaque mot, chaque
phrase, chaque silence, chaque regard, chaque sourire, chaque moue cache un piège. Les paroles sont à double sens, les missions ont souvent un double objectif et un plan en occulte souvent un
autre; certains agents sont contraints de mener une double vie, d'autres sont carrément doubles et tentent tant bien que mal de masquer leur double nature ou leur double
visage...
Mais ne vous y méprenez pas: malgré ce tableau plutôt sombre, l'atmosphère à la Section
One est galvanisante! L'endroit a une âme. Face au danger, en dépit du règlement, on risque sa vie pour s'entraider et on se serre les coudes. Quant à l'effervescence des amours interdits, à
la force des connivences et à la chaleur de l'amitié, rien ni personne ne pourra les empêcher de se répandre en coulisse...
4. «La
force des répliques»
La Femme Nikita est une série bourrée
d'astuces: outre à l'insolite de son cadre de vie, elle a préféré nous bombarder d'émotions plutôt que d'effets spéciaux, a misé sur les délices de la vue et de l'ouïe plutôt que sur le
vacarme, la bousculade ou les interminables courses poursuites; elle a donné la vedette au brio de quelques acteurs plutôt qu'à un méli-mélo de protagonistes quelconques; elle a opté pour la
force et l'authenticité des mots plutôt que pour une valse de réflexions inutiles et de détails superflus. «L'art de la répartie» (ou aussi, de «savoir placer les bons mots au bon moment») est en
effet un autre de ces éléments que l'on pourrait classer en tête des grandes spécificités de cette fiction.
Des dialogues concis et pertinents, des propos mordants, des répliques directes et
cinglantes, «des flèches en plein coeur», des réponses brillantes, pleines d'esprit et d'ironie, de mélancolie ou de sagesse - dont bon nombre resteront à jamais gravées dans les mémoires -,
voilà ce qu'on retiendra également de ces palpitantes 72 heures d'intrigue et d'aventure. Exactitude des mots, langage entremêlé de regards incisifs manié comme une arme, quel meilleur
choix pour souligner le climat tendu et, surtout, «le ton» flagrant de «défi» qui va dominer toute la série.
Un ton de confrontation, d'exercice de pouvoir et de rapport de forces permanent. Un ton tranchant et percutant qui n'autorise aucun débat mais qui vise à «clouer le bec» à l'adversaire ou à l'interlocuteur... Qu'il soit maquillé par l'air consterné ou révolté de Nikita, par le sourire mielleux et le calme inébranlable de Madeline, par les manières rudes et railleuses d'Opérations, par l'apparence naïve et docile de Birkoff, par la figure paternelle et l'aspect rieur de Walter ou par l'assurance tranquille et le charme traître de Michael, qu'il soit amer ou autoritaire, sarcastique ou «chattemiteux», grave ou enjoué, glacé ou nuancé, tendre ou uniforme..., le ton donné au départ s'installera et demeurera: laconique et provocateur, il est une invitation à la bravade. La sagacité de chacun des personnages est constamment évaluée et mise à l'épreuve: ils devront se mesurer non seulement au danger mais aussi, et surtout, l'un à l'autre... Quand ils ne seront pas amenés à devoir se piéger l'un l'autre ou encore, à se dresser l'un contre l'autre...
Le défi est donc omniprésent et s'accorde à merveille avec le système instauré et la forme d'expression adoptée: chaque réplique tombe comme une menace, chaque mot
comme une sentence; chaque échange cache une mise en garde ou une nouvelle sombre prédiction, chaque confidence un possible mensonge, chaque répartie une tentative d'affirmation ou de prise de
pouvoir. Chaque silence est lourd de sens, chaque argument avancé est soit d'une perfidie renversante soit d'une justesse remarquable.
À la Section One, on ne discute pas, on dialogue peu, on ne parle pas pour ne rien dire, on ne se confond pas en excuses et, surtout, on ne se perd pas dans les explications! Les propos qu'on y tient sont tous minutieusement pesés, calculés et clairement prononcés. Les «briefings» sont restreints au strict nécessaire et expéditifs; les entrevues «accordées» et les conversations «concédées» sont brèves, les discours sans fioritures, les ripostes promptes et bien aiguisées. Au point que chaque phrase en devient presque sacrée... Spécialement lorsque Michael s'en mêle et que, drapées de mystère, elles sont trempées dans un bain de douceur et de délicatesse avant d'être servies au destinataire... À ne pas perdre de vue toutefois: même dans ces moments de magique volupté, son ton reste le même: il est sans réplique!
(à suivre...)
© Michèle Brunel (Cet article est protégé par
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